Les racines d’une guerre fratricide en Ukraine

Fabrice et Igor, sur la place Maïdan, place de l'Indépendance.

Fabrice et Igor, sur la place Maïdan, place de l’Indépendance.

Comme nous le rappelions dans le premier post de ce blog, Fabrice Vernay, Igor Lièvre et moi-même avons passé quelques jours en Ukraine dans le cadre du projet Imagine de Via Vallesia.
Un des buts de ce projet est, comme annoncé, de traiter des thèmes de la paix et des différentes cultures, et d’incorporer cela à un travail de création musicale. Dans ce cadre, comme je connaissais le groupe par l’intermédiaire de Fabrice (qui a été mon professeur de percussions et avec qui je joue encore), il m’a été demandé de documenter Imagine et ses périples.

Pourquoi l’Ukraine ? Il n’aura échappé à personne que le pays est en guerre depuis maintenant près d’un an, suite à des mouvements sociaux qui ont ébranlé le pays et changé le paysage politique. Fabrice y connaissait un ami musicien, Alexis Volynets, vivant à Kiev, qui pouvait nous donner les contacts nécessaires à y passer quelques temps pour explorer les thèmes chers à Via Vallesia, tout en rencontrant des gens (au premier chef des enfants) susceptibles de vouloir échanger avec nous à propos de ces mêmes thèmes. Lors de notre visite, il nous a donc été possible de passer un après-midi dans une école de la région.
L’intérêt de visiter et créer de la musique à partir de l’Ukraine était donc fortement à propos, en écho au projet Imagine. Pour rappel, celui-ci est tout entier consacré à la question de la paix, et à la volonté de pouvoir en parler de manière créative à l’aide de personnes qui peuvent être proches de cette question – à commencer par des enfants. Nous avons eu aussi la chance de nous entretenir avec des professeurs (principalement de français), qui nous ont magnifiquement accueilli et ont partagé avec nous leurs histoires.
Lorsque les musiciens ont commencé à monter ce projet, ils ne songeaient pas forcément à se rendre dans des pays actuellement en guerre, et probablement encore moins en Europe, cette Europe dont on rappelait encore récemment qu’elle n’avait plus connu de guerre en son sein depuis des décennies.
Avant de revenir sur les événements musicaux à Kiev et leurs suites en Suisse pour Via Vallesia, il convient peut-être de s’attarder dans cet article sur le déroulement et les raisons du retour de la guerre en Europe, en puisant aussi dans les témoignages que nous avons pu recueillir.

Ukraine, entre Est et Ouest

L’Ukraine est un pays dont les diverses régions actuelles ont été, tout au long de son histoire, dominées par de multiples puissances différentes. Plus proche de notre époque, le pays (après avoir été brièvement indépendant entre 1917 et 1920) a fait partie du giron de l’URSS en tant que République socialiste soviétique d’Ukraine jusqu’en 1991, date de son indépendance. Dans ce cadre, il est à noter que ce n’est qu’en 1954 que l’Union soviétique donne la péninsule de Crimée à l’Ukraine, cette même province que la Russie de Poutine a annexé l’année passée sous le feu des critiques.
Dans nos pays occidentaux, la République soviétique d’Ukraine est sûrement plus connue pour la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qui revient par ailleurs souvent dans les débats. Cette tragédie est, là-bas aussi, encore dans les mémoires, comme nous avons pu le remarquer. Tania, l’enseignante de français grâce à laquelle nous avons pu travailler et échanger avec les enfants, venait elle-même de la région. Son mari travaillait comme ouvrier dans la station et y a péri. Avec ses deux enfants, elle a dû quitter la région, où elle a tout perdu, et a pu refaire sa vie à Kiev, en tant qu’institutrice, durant le passage à l’indépendance.

Comme chacun le sait, avec le démantèlement de l’URSS a débuté une recomposition géopolitique de cette partie de l’Europe qui dure jusqu’à nos jours, avec non seulement des indépendances, mais aussi de multiples pays – de plus en plus vers l’est – qui ont rejoint soit l’Union Européenne, soit l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN ; l’association militaire de pays occidentaux, créé durant la Guerre Froide), soit les deux. Et cela dans le contexte d’une Russie recomposée traversant, au moins durant les années 90, de graves difficultés économiques et subissant le contrecoup de la perte de territoires et de son standing géopolitique.
Dans ce contexte, l’Ukraine, à divers degrés, a maintenu une proximité à la fois avec ce qu’on appelle communément l’Ouest (UE) et l’Est (Russie). Il faut dire que la démographie et la géographie mêmes du pays expliquent en grande partie cette ambidextrie géopolitique: l’ouest (et, dans une moindre mesure, le centre) du pays sont tournés vers l’UE alors que l’est et en partie le sud sont plutôt tournés vers la Russie. Ces dernières régions sont d’ailleurs composées d’une bonne partie de russophones ; en Crimée, par exemple, la population est, ethniquement, majoritairement russe. Cette dualité est assez fidèlement retranscrite politiquement, avec des partis plutôt russophiles (comme le Parti des Régions de l’ancien président Ianoukovytch) ou plutôt europhiles (comme l’Alliance démocratique ukrainienne pour la Réforme de l’ancien champion du monde de boxe Vitali Klitschko). Ces deux camps alternent à la gouvernance du pays, polarisant tantôt l’une, tantôt l’autre partie oppositionnelle du pays – ce qui est, tragiquement, le soubassement politique des événements récents sur lesquels nous reviendrons plus bas.
La spécificité du pays le plus large d’Europe (si on prend compte que la Russie est eurasiatique), l’Ukraine, est donc (que ce soit culturellement, linguistiquement, historiquement, et aussi, géopolitiquement) d’être partagé entre deux puissants « blocs » régionaux qui ont été, et sont encore bien que différemment, antagoniques. Depuis son indépendance aux débuts des années 1990, c’est sur cette fragile unité que le pays fraie son chemin. Ce qui ne veut pas dire que cette unité est superficielle.

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De l’indépendance à la guerre civile

Les années post-soviétiques

En effet, c’est par un référendum que l’indépendance sera votée en 1991, avec un résultat unanime: 92% des habitants voteront favorablement (avec une participation dépassant les 80%). L’ensemble des régions administratives d’Ukraine votera donc en majorité pour l’indépendance nationale, de 54% en Crimée, aux pics de 95-98% des suffrages exprimés dans les oblasts du centre ou de l’ouest du pays. Si les divisions politiques régionales sont réelles, les liens entre les citoyens des différentes régions n’en sont pas moins réels aussi. Une institutrice de Kiev nous faisait part des liens forts qu’elle a avec sa famille de Donetsk, dans l’est du pays, aujourd’hui en conflit avec le pouvoir de Kiev.
Malgré les divisions et contradictions, donc, l’Ukraine n’est pas un pays artificiel.

Durant la décennies 90, d’abord sous le premier président Kravchuk (1991-1994) ce pays qui fut le deuxième plus prospère des républiques soviétiques subi une grave récession économique, souffrant également d’une forte inflation ; la corruption fut rampante, avec un système oligarchique qui supplantera l’ancien système bureaucratique. Sous le président suivant, Leonid Kuchma (jusque là Premier Ministre), le déclin industriel continua au moins jusqu’en 1999, alors que le pays adoptait une nouvelle Constitution et une nouvelle monnaie, l’hryvnia, en 1996. Gouvernant dans le cadre d’un système semi-présidentiel, Kuchma a mené des mesures (demandées par le Fonds Monétaire International; FMI) semblables à celles qu’on a pu voir dans les autres pays de l’Est à cette période: privatisations, réformes fiscales et bancaires, libéralisation des prix, mesures d’austérité. Réputé pro-russe, il a effectivement été élu plus favorablement à l’est et au sud du pays, en promettant un rapprochement économique avec la Russie ; ce qui ne l’a pas empêché d’être relativement aligné sur les positions occidentales sur le plan de la politique internationale ou de l’expansion de l’OTAN vers l’est. De plus, c’est sous sa présidence, en 1998, que l’Ukraine formule aussi le vœu de faire partie de l’UE dans le futur.
Alors qu’il se fait réélire en 1999, c’est plutôt la population de l’ouest qui le soutiendra.

La « Révolution orange »

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Ianukovytch

En 2002, alors que la situation économique du pays s’améliore quelque peu, un nouveau premier ministre, qui sera important pour l’évolution du pays, s’affirme : Viktor Ianoukovytch, originaire de la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine. Celui-ci se présentera aux élections présidentielles de 2004 sous les couleurs du Parti des Régions (réputé pro-russe), lorsque Kuchma se retirera de la politique de premier plan. A l’issu du second tour, Ianoukovytch est déclaré vainqueur le 23 novembre avec une avance de moins de 3% sur son principal rival, Viktor Iouchtchenko, soutenu par les politiciens de l’ouest du pays, plutôt pro-européens. Néanmoins, ces résultats sont contestés par ces derniers et leurs soutiens internationaux – au premier chef desquels se trouvent les Etats-Unis.

Dans le contexte d’une forte polarisation politique et régionale interne à l’Ukraine, ainsi que d’une lutte entre sphères d’influences étasuniennes et russes à l’externe, ces suspicions de fraude contribueront à enflammer une opposition civile qui se coalisera dans des manifestations qu’on ramassera sous le nom de « Révolution orange ». Tout cela chapeauté par Iouchtchenko et ses soutiens internes et externes. Cette mobilisation mènera la Cour Suprême à décréter un « troisième tour » le 26 décembre et, cette fois-ci, Iouchtchenko sera déclaré vainqueur avec 52% ; 8% d’avance sur Ianoukovytch. Iouchtchenko gouvernera donc avec la richissime Ioulia Timochenko en tant que Premier ministre (elle sera limogée quelques mois plus tard, accusée d’utiliser la fonction à ses propres fins).

Cette première secousse nationale et inter-régionale peut, en quelque sorte, être considérée comme un préliminaire de ce qui se déroulera jusqu’à nos jours. Car elle conditionne directement la forte instabilité politique de la période 2005-2010, les orientations politiques durant la crise économique, et enfin la crise de 2013-2014 ainsi que la guerre civile qui se poursuit depuis.

2005-2012 : le tumulte gouvernemental et législatif

En effet, si la victoire supposée, mais contestée pour fraude, de Ianoukovytch aux présidentielles de 2004 est défaite par la « Révolution orange »… celui-ci gagnera les législatives de 2006 et finira donc meneur du gouvernement, en tant que Premier ministre de Iouchtchenko. Toutefois, les fortes tensions inter-partis pousseront à de nouvelles élections législatives en 2007.
Cette fois, les partis pro-occidentaux, y compris le bloc de Ioulia Timochenko, augmenteront leur score, même si le Parti des Régions finit une nouvelle fois en tête. Dans une période qui connaît décidément son lot de retournements, c’est bien Ioulia Timochenko qui redevient donc Premier ministre. La période 2008-2010 est quant à elle marquée par un équilibre précaire entre les différents blocs politiques (menant à de multiples retournements). Si bien qu’aux présidentielles de 2010, Ianoukovytch (soutenu par la Russie) accède cette fois à la fonction suprême, devançant Timochenko dans la course. Cette dernière sera plus tard condamnée à la prison, après de nombreuses accusations de corruption, abus de pouvoir et autres crimes – vus par certains comme une persécution politique.
Les législatives de 2012 ont vu les partis pro-russes sortir majoritaires une fois encore.

La présidence Ianoukovytch, entre UE et Russie

Sous la présidence de Viktor Ianoukovytch, la question des alliances économiques et politiques entre l’UE et la Russie se fait de plus en plus aiguë. Le pays est durement touché par la crise économique de 2008-2009 : les salaires plongent, le chômage augmente. La dette ukrainienne viendra aussi bientôt assombrir le tableau.
Dans ce contexte difficile, le gouvernement est doublement mis sous pression afin de conclure des alliances économiques.

La première de ces alliances est proposée en 2009 par l’UE sous la forme d’un « Partenariat oriental » avec 6 pays (Ukraine, Biélorussie, Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie, Moldavie). Ce fut essentiellement un traité de libre-échange avec l’Occident, qui demandait aussi des mesures impopulaires telles que le gel des salaires, l’augmentation du prix du gaz, ainsi que des coupes budgétaires. En plus de réformes autour des droits démocratiques et de l’Etat de droit, de plus en plus de pression fut aussi mise pour que la libération de Timochenko et d’autres prisonniers dits politiques soit une condition sine qua non à l’entrée dans ce partenariat.
La deuxième de ces alliances prend quant à elle la forme d’une proposition de la Russie visant à créer une Union Douanière Eurasienne. Incidemment, celle-ci est proposée, à peu de choses près, à la même sphère de pays que le Partenariat Oriental de l’UE – avec au centre l’importante Ukraine.
A bien des égards cette Union est modelée sur l’exemple de l’UE (une association supra-nationale politique, économique et militaire), et perçue par les USA comme une tentative de la Russie de se reconstruire une sphère de domination équivalente à l’ancienne URSS. L’ancienne secrétaire d’Etat américaine, la très belliqueuse Hillary Clinton, aurait déclaré en 2013, en parlant d’une « re-Soviétisation de la région » : « Nous savons quel est le but et nous sommes en train de chercher un moyen de le ralentir, ou de l’éviter ».

Ianoukovytch, qui était vu comme le pro-russe en chef lors de la « Révolution orange », s’est initialement rapproché de la proposition européenne, principalement à cause d’une raison : par deux fois (2005 et 2009), l’Ukraine, qui est fortement dépendante au gaz naturel, est entrée en conflit avec la Russie sur le prix du ravitaillement – Moscou n’hésitant pas à couper les vivre de Kiev. Des accords, dits de Karkhiv, sont trouvés en 2010 : l’Ukraine étend sa location des bases militaires russes en Crimée jusqu’en 2042, en échange d’une baisse du prix du gaz. Controversé à l’intérieur du pays, cet accord n’empêchera pas que les prix augmenteront continuellement entre 2010 et 2013, où l’Ukraine sera un des pays qui paie le plus pour son ravitaillement de gaz en Europe. Face aux pressions russes, l’alternative des pressions européennes fut sûrement vue par Ianoukovytch comme un moindre mal. De plus, renforcer sa popularité dans l’ouest ukrainien europhile, en vue des élections présidentielles (prévues à cette époque en 2015), ne peut être écarté comme motif qui aura aussi joué dans cet alignement pro-UE.
Mais cet alignement ne fera pas long feu : en novembre 2013, Ianoukovytch ralentit les négociations, se tournant vers la Russie. Comme le rappelle à l’époque le quotidien Le Temps, ce changement de cap n’est pas tant dû à des « manipulations de Moscou » (même si Poutine a joué aussi ses cartes) qu’aux dures conditions auxquelles l’Ukraine se voit soumise par l’UE. Outre les pressions politiques susmentionnées, la compétitivité de l’économie ukrainienne serait mise à rude épreuve, les coûts des réformes économiques se chiffreraient en dizaines de milliards (supportées par la population), et les aides avancée par l’UE seraient largement insuffisantes. Au delà de l’économique, c’est un lourd coût politique pour Ianoukovytch.
C’est ce revirement qui provoquera les premières manifestations de la place Maïdan, la place de l’indépendance à Kiev.

De Maïdan à la guerre

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Place Maïdan en février 2014.

Si d’après les sondages la population ukrainienne était plutôt partagée sur quel type d’accords il fallait mettre en place (UE ou Russie), le revirement de Ianoukovytch a eu l’effet de mettre en colère une partie de la population plutôt europhile. Initialement, les manifestations ont commencé dès l’annonce du probable désistement face à l’UE, au profit de la Russie, notamment dans la capitale de Kiev. Des milliers de manifestants, principalement des classes moyennes urbaines de l’ouest et du centre (mais pas seulement) se mobiliseront pour protester contre cette décision. Pour ces populations, traditionnellement hostiles aux associations avec la Russie, au delà des détails techniques de l’accord (qui ne sont pas le centre de leurs préoccupation), ce revers signifie symboliquement un éloignement des pays occidentaux qu’ils voient comme plus prospères, ouverts (notamment les étudiants), démocratiques et largement moins corrompus ; le contraire de la perception qu’ils ont de la Russie, mais aussi de leur pays.

Mais ce qui fait dégénérer ces mobilisations dès fin novembre, et ce qui les rend aussi plus massives et sociologiquement diverses, sera l’escalade des violences avec la police ; d’une opposition à une décision gouvernementale de politique internationale, le mouvement de Maïdan se transformera en mobilisation contre la répression, mais aussi plus généralement (et directement) pour la destitution de Ianoukovytch et son gouvernement vu comme corrompu – ce qui attirera aussi le soutien et l’intervention des partis europhiles et leurs alliés dans les diplomaties et ONG occidentales, rendant le conflit non seulement régional, mais aussi international.

Début 2014, le conflit évolue de manière violente, avec des occupations de bâtiments officiels (y compris des tentatives de prises du Parlement), des lois répressives, des morts durant des scènes de guérilla urbaine et une instabilité politique arrivée à son plus haut point. A tel point qu’après la fuite de bien des figures du gouvernement, des partis pro-russes et de leurs soutiens, le Parlement (ou ce qu’il en restait) votera la destitution de Ianoukovytch (qui fuira aussi) et la mise en place de nouvelles élections prévues pour le 25 mai ; toute cela sous la pression de la rue et les menaces de prises du Parlement par des groupes nationalistes armés. Durant ces développements, on a compté plus d’une centaine de morts civils (ainsi que 18 policiers) et la venue au pouvoir, dans des circonstances très peu démocratiques, d’un gouvernement provisoire non représentatif de l’Ukraine et cette fois aligné sur les positions des pays occidentaux.

L’annexion de la Crimée et la guerre civile

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A partir de là, les événements que nous avons pu constater cette dernière année se sont rapidement enchaînés. Le conflit s’est transformé en guerre ouverte principalement car la Russie et l’ancienne majorité (pro-russe) considère que le renversement de Ianoukovytch est un coup d’État inconstitutionnel, et représente le dernier (et plus important) pas dans l’avance des forces de l’OTAN et des États-Unis à ses frontières, dans les zones que son influence pouvait encore maintenir. De plus, la décision du nouveau pouvoir (rapidement annulée, mais significative) de supprimer la possibilité pour les régions de déclarer la langue russe comme second langage officiel, ainsi que la présence de politiciens nationalistes parfois radicalement anti-russes (ils ont pu intimider les partis pro-russes dans les régions où ils ont pris le dessus) dans le nouveau gouvernement et au Parlement contribuera à polariser violemment certaines couches de la population, surtout au sud-est.

Deux conséquences forment donc ce qu’on appelle depuis un an la guerre en Ukraine :

Premièrement, la Russie bougera rapidement pour annexer la Crimée (le 16 mars 2014), région fortement russophile, mais où surtout se trouvent ses troupes et la base militaire importante de Sébastopol, entraînant la première vague de sanctions.
Secondement, les régions est et sud de l’Ukraine seront prises d’abord d’une vague de manifestations que l’on pourrait dire « anti-Maïdan », opposée au nouveau gouvernement ukrainien, puis d’une vague séparatiste pro-russe, principalement autour des dites « Républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk, et contrôlées par les milices populaires du Donbass.

Dans les deux cas, la Russie justifie son implication par un discours portant sur le devoir de protéger les populations russophones (effectivement menacés par l’extrême-droite pro-Maïdan, mais pas par l’ « Ukraine » en soi) ; ce qui amènera l’un des professeurs à nous raconter, avec une certaine amertume, une blague qu’il nous dit populaire depuis le printemps 2014 : « Il ne faut pas parler russe, car Poutine va venir te sauver ! ». Par cette boutade est surtout souligné le fait que, dans un pays où la moitié de la population est russophone, même dans la population qui soutient les partis plutôt européens, le rapport à la langue russe n’est pas hostile, du moins pour la plupart des gens ordinaires et les professeurs avec qui nous nous sommes entretenus. On peut aussi y déceler une façon de souligner que l’on sait très bien que les intérêts de la Russie sont principalement géopolitiques et seulement secondairement humanitaires ou culturels.

« Aujourd’hui, nous avons bien compris ce qu’est notre indépendance »

Au milieu de ces événements militaires et paramilitaires se trouvent les populations civiles, bien sûr – les citoyens ordinaires; les principales victimes. Si le pays paraît aujourd’hui profondément divisé, ce n’est pas, comme on l’a vu, parce que ce serait un pays artificiel aux antagonismes naturels et insurmontables; encore en 2014, une majorité d’habitants (y compris russophones) souhaitait maintenir l’unité du pays. C’est bien plutôt ces dix années, voire plus, décrites ici de déstabilisation, ingérences internationales, instrumentalisations politiciennes et impérialistes des différences, qui ont amené à une telle situation tragique. Les aspirations politiques ou sociales, des populations de l’Est ou de l’Ouest, n’ont pas pu se matérialiser face à ces événements, à la corruption et à l’autoritarisme des différentes régimes et partis.

Une institutrice, après avoir soupiré: « 23 ans de liberté, et voilà ! », aura ces mots durant notre entretien: « aujourd’hui, nous avons bien compris ce qu’est notre indépendance ».
S’il est facile, surtout pour l’Europe occidentale, de blâmer toute faute sur la Russie et la défense de ses intérêts géopolitiques (ou encore la personne de Poutine, comme cela a été fait depuis le début), nous voyons que cette lecture unilatérale ne tient pas. Certes, comme nous avons pu le constater à Kiev, les gens là-bas sont défavorables au rôle géopolitique de la Russie dans la région. Mais, c’est à remettre dans le contexte que nous avons décrit ici, où l’expansion de l’OTAN et l’ingérence des gouvernements occidentaux joue un rôle prépondérant dans le pourrissement de la situation depuis une dizaine d’année à l’Est de l’Europe. Ne sont-ce pas ces mêmes gens qui soutiennent le gouvernement actuel qui a aussi son lot de bombardements de civils sous le bras ?
Là aussi, les Ukrainiens et leur indépendance ne semblent pas être les principaux soucis des occidentaux.

C’est dans ce contexte historique et régional que le conflit actuel est né. Après un an, le nombre de victimes a maintenant dépassé les 6000 personnes et les tensions géopolitiques en Europe sont au plus haut point depuis la fin de la Guerre Froide…

Malgré tout, les Ukrainiens que nous avons rencontré à Kiev n’ont cessé de nous parler de leur désir de paix, et nous ont exhorté à passer leur message lorsque nous rentrerions chez nous.
Dans cette optique, nous verrons dans un prochain article la partie créative du voyage de Via Vallesia à Kiev et notre rencontre avec des enfants qui se sont faits paroliers le temps d’une journée… et les évolutions du projet musical depuis que nous sommes rentrés.

 Achille.

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